Couper TikTok, Instagram, Snapchat ou X pendant les manifestations ? L’idée n’est plus seulement évoquée dans les discours politiques. Le gouvernement a demandé aux opérateurs télécoms de se préparer à cette éventualité. Mais une application appelée Bitchat pourrait bien compliquer les choses : elle permet d’échanger des messages même sans connexion Internet.
Blocage des réseaux sociaux : le gouvernement avait préparé le terrain
Le 19 octobre 2026, Gabriel Attal proposait de pouvoir suspendre temporairement certains réseaux sociaux dans les zones touchées par des émeutes.
Et le 24 octobre, le média Blast révélait un courrier daté du 22 octobre, dans lequel le Premier ministre Sébastien Lecornu demandait à Orange, Free, SFR et Bouygues Telecom de se préparer à une éventuelle suspension de TikTok, Instagram et Snapchat. Le réseau X aurait ensuite été ajouté aux services envisagés.
Et une question me taraude : la panne du réseau Orange, la semaine dernière, n’aurait-elle pas servi de test grandeur nature ? Rien ne permet de l’affirmer, mais la question mérite d’être posée…
La coupure n’a donc pas été déclenchée, officiellement. Mais sa préparation, elle, a bien été rapportée, documents à l’appui.
Le gouvernement invoque la nécessité de lutter contre les appels aux violences, l’organisation des pillages et les débordements. Très bien. Les pillages sont des infractions, et leurs auteurs doivent répondre de leurs actes.
Mais au milieu de tout cela, il y a aussi des citoyens qui manifestent pacifiquement, des journalistes qui filment et des témoins qui veulent simplement montrer ce qui se passe. Et eux aussi pourraient perdre l’accès à leurs plateformes habituelles.
Empêcher la diffusion d’appels à la violence est une chose. Empêcher tout un quartier de communiquer sur les mêmes plateformes en est une autre. La nuance semble importante. Même lorsqu’elle ne tient pas dans un communiqué ministériel.
Bitchat : l’application qui fonctionne même sans Internet
C’est là qu’entre en scène Bitchat, une application de messagerie décentralisée popularisée par Jack Dorsey, cofondateur de Twitter.
Et son fonctionnement mérite qu’on s’y intéresse. Contrairement à WhatsApp, Messenger ou Telegram dans leur usage habituel, Bitchat peut transmettre des messages directement entre les téléphones, sans passer par Internet.
Pas besoin de 4G, ni de 5G. Pas besoin de Wi-Fi connecté à Internet. Pas même besoin d’une carte SIM.
L’application utilise le Bluetooth, cette technologie que beaucoup connaissent surtout pour connecter leurs écouteurs. Sauf qu’ici, les téléphones peuvent aussi servir de relais. Et c’est précisément ce qui rend Bitchat intéressant en cas de coupure des communications.
Comment Bitchat permet-il de communiquer pendant une manifestation ?
Imaginons une manifestation dans une grande ville. Vous êtes avec plusieurs milliers de personnes. Les réseaux mobiles fonctionnent mal, ou certaines plateformes sont bloquées. Votre téléphone possède Bitchat. Celui de votre voisin aussi.
Vous lui envoyez un message. Il le reçoit directement par Bluetooth.
Mais l’application peut aller plus loin. Si un troisième téléphone utilisant Bitchat se trouve à proximité de votre voisin, celui-ci peut servir de relais pour transmettre un message plus loin. Et ainsi de suite, dans les limites techniques du réseau. C’est ce qu’on appelle un réseau maillé Bluetooth, ou Bluetooth mesh.
Chaque appareil connecté participe à la circulation des messages. Autrement dit, il n’est pas nécessaire que tous les téléphones puissent se joindre directement.
Plus il existe de téléphones compatibles et suffisamment proches les uns des autres, plus le réseau peut couvrir une zone étendue.
Attention, cela ne signifie pas qu’un message envoyé à Paris arrivera automatiquement à Marseille sans Internet. Si les téléphones sont trop éloignés ou qu’aucun relais ne les relie, la communication ne passe pas.
Mais à l’échelle d’un rassemblement, d’un quartier ou d’un groupe de personnes, le principe présente un véritable intérêt. Et là, soudain, le téléphone n’a plus besoin d’un grand réseau centralisé pour transmettre une information locale.
Si le gouvernement bloque les réseaux sociaux, Bitchat fonctionnera-t-il encore ?
Oui, sa fonction de messagerie Bluetooth locale peut continuer à fonctionner. Un blocage de TikTok, Instagram ou Snapchat par les opérateurs ne désactive pas le Bluetooth des téléphones. Et même une coupure complète d’Internet n’empêche pas, en principe, deux appareils à portée de communiquer directement par cette technologie.
Il faut toutefois comprendre une différence essentielle. Bloquer des réseaux sociaux n’est pas la même chose que couper Internet.
Si seules certaines plateformes deviennent inaccessibles, d’autres sites et messageries peuvent continuer à fonctionner. comme telegram. Bitchat est donc une solution supplémentaire pour conserver des échanges locaux, pas l’unique moyen de communiquer.
La partie réellement indépendante d’Internet, c’est son réseau Bluetooth.
Comment installer Bitchat avant une éventuelle coupure ?
L’application est disponible sur iPhone et Android.
Pour l’utiliser, voici les étapes essentielles :
- Installer Bitchat depuis les liens officiels ci-dessus, avant une éventuelle interruption d’accès à Internet.
- Activer le Bluetooth et accorder les autorisations nécessaires à l’application.
- Inviter quelques proches à l’installer, car elle ne peut pas créer toute seule un réseau de relais.
- Faire un essai sans Internet, en désactivant le Wi-Fi et les données mobiles tout en conservant le Bluetooth actif.
- Vérifier que les messages circulent réellement entre plusieurs appareils, avant de compter sur cette solution dans une situation difficile.
Il faut aussi éviter les copies douteuses de l’application et conserver une version à jour.
Le jour où un réseau tombe en panne, ce n’est pas forcément le meilleur moment pour découvrir que personne n’a installé l’application.
Couper les réseaux sociaux ne fait pas disparaître le droit de manifester
Il y a un précédent à ne pas oublier. En mai 2024, TikTok avait été bloqué en Nouvelle-Calédonie pendant les émeutes.
Le 1er avril 2025, le Conseil d’État a annulé cette décision, estimant qu’elle portait une atteinte disproportionnée aux libertés, notamment parce que l’interruption avait été décidée pour une durée indéterminée.
La justice n’a pas exclu toute possibilité de blocage dans des circonstances exceptionnelles. Elle a rappelé que de telles mesures doivent respecter des conditions strictes de nécessité et de proportionnalité.
Et c’est bien là que se situe le débat.
Car les réseaux sociaux ne servent pas uniquement à partager des vidéos de chats ou des chorégraphies. Ils permettent aussi de relayer des revendications, de documenter des événements, de publier des témoignages et d’informer les citoyens.
Une manifestation pacifique ne devient pas illégitime parce que des violences se produisent ailleurs ou en marge du cortège.
Bitchat : une petite application qui pose une grande question
Bitchat ne fera pas de miracles.
Elle ne remplacera pas les grands réseaux sociaux. Elle ne permettra pas à elle seule de communiquer avec des millions de personnes. Et elle n’élimine pas les problèmes de sécurité ou de fiabilité.
Mais elle rappelle une chose intéressante : pour échanger un message avec quelqu’un à proximité, les citoyens ne sont pas toujours obligés de passer par les grandes plateformes numériques ou par les réseaux des opérateurs.
Alors, que l’on parle de manifestations, de catastrophes naturelles ou de pannes de réseau, connaître cette possibilité peut être utile.
Quant au débat sur les blocages envisagés par les autorités, il mérite mieux qu’une opposition simpliste entre sécurité et liberté.
On peut vouloir protéger les personnes et les commerces contre les violences tout en exigeant que les restrictions de communication soient justifiées et proportionnées.
Parce qu’au fond, la question dépasse largement TikTok ou Instagram.
Quand un gouvernement envisage de couper des moyens de communication pendant une mobilisation, qui garantit que les citoyens pacifiques pourront continuer à informer et à être informés ?
Et moi ?
J’ai pas fini d’ouvrir ma gueule !
Madame Râleuse — L’actu qui pique !
Sources
- Blast — 24 octobre 2026 Le Premier ministre a préparé la coupure des réseaux sociaux
- Frandroid — 26 octobre 2026 Blocage des réseaux sociaux : la lettre confidentielle
- Public Sénat — 19 octobre 2026 Après les pillages, faut-il couper les réseaux sociaux ?
- Bitchat — Projet officiel GitHub Bitchat : docmentation et téléchargement
- Bitchat — Politique de confidentialité Confidentialité et sécurité de Bitchat
- Conseil d’État — 1er avril 2025 Décision n° 494511 sur le blocage de TikTok
- Orange — 21 octobre 202Communiqué officiel sur la panne du réseau mobile
- Orange — 21 octobre 2026 Rétablissement du réseau et origine technique de la panne

